Le professeur et ethnomusicologue Ons Barnat est passé en entrevue dans cet article écrit par Yann Le Ny, publié le 10 janvier 2026 sur le site https://www.rfi.fr/
En chantant fièrement en espagnol et en revendiquant ses racines, Bad Bunny défie les codes d’une industrie musicale longtemps dominée par l’anglais. À l’heure où la communauté latino-américaine est attaquée par l'administration Trump, l'artiste le plus streamé au monde en 2025 transforme la scène pop en tribune de résistance culturelle. Entretien avec Ons Barnat, ethnomusicologue et professeur à l'université du Québec à Montréal.
RFI : Bad Bunny est le premier artiste chantant seulement en espagnol à remporter le Grammy du meilleur album de l’année. Dimanche, il fait le célèbre concert de la mi-temps du Super Bowl. Peut-on considérer qu’il incarne une figure de résilience, voire de résistance pour la communauté latino-américaine ?
Ons Barnat : Tout à fait, c'est vraiment une forme de résistance en étant authentique et fidèle à son identité et sa culture portoricaine. Il devient le nouveau symbole dans cette Amérique changeante. Il ne se force pas à parler un anglais avec un accent qui serait bien vu par les populations les plus conservatrices. Il a fait plusieurs discours aux Grammy Awards et l’un d’entre eux était en espagnol. Le fait de l'assumer autant, c'est comme si ça justifiait le fait que c'est une langue qui est devenue incontournable aux États-Unis. Il y a vraiment une posture politique dans sa façon de parler, dans sa façon de se présenter.
Avec autant de tensions politiques, il se retrouve à incarner un peu tout ce que l'administration actuelle combat. Il est vraiment une forme d'antithèse culturelle du pouvoir actuel à Washington en ce moment. Et puis, il se présente comme un peu un défenseur de toutes ces personnes qui vivent justement ces moments de tensions vraiment intenses depuis la 2e administration Trump.
Ce qu'il a fait aux Grammy Awards, c’étaient des discours très concis mais très puissants qui permettent vraiment de comprendre qu'il se positionne de manière très ferme contre les politiques antimigratoiresactuelles de l'administration Trump, sans jamais les dénoncer ouvertement, à part en disant « ICE out » (Dehors l'ICE, en français). Il n'est pas en train de rentrer dans un prosélytisme. Il avait un discours presque universaliste en disant : "Ce qu'on a contre nous, c'est de la haine, la seule façon de combattre ça, c'est par l'amour ". Il veut dépasser les clivages politiques de manière très posée.
Est-ce que son prix et ses prises de parole peuvent contribuer à renforcer un sentiment d'appartenance ou de fierté chez les Latino-Américains aux États-Unis ?
Le Grammy du meilleur album de l'année avec un album entièrement en espagnol, ça représente un gros changement. Et la plupart de ses discours étaient directement dirigés vers la communauté latino-américaine qui était discriminée et marginalisée. Il y a des changements culturels qui sont en chemin depuis déjà longtemps aux États-Unis, et là Bad Bunny devient tellement mainstream qu’on se rend compte qu’on ne peut plus juste parler de marge. La marge devient le centre et se retrouve même haut placée dans l'hégémonie musicale mondiale de la musique pop.
Là, c'est la première fois qu'on voit un artiste latino autant s'assumer sans aucune gêne par rapport à tout ce qui s'était fait avant. Quand il avait participé au Super Bowl avec Shakira [en 2020], il fallait quand même chanter essentiellement en anglais.
Les générations précédentes d'artistes latinos étaient-elles poussées à effacer leur identité et à chanter en anglais ?
Effectivement, c'est ce qui était vraiment compris par l'industrie de la musique en Amérique du Nord : pour percer, il fallait absolument que ce soit en anglais parce qu'on voyait toujours le modèle nord-américain comme essentiellement anglophone.
Maintenant, les Latino-Américains composent plus de 20 % de la population états-unienne. Donc ça veut dire qu'on a vraiment connu un changement démographique qui se retrouve dans la culture qui, finalement, vient influencer le politique. Et avec ce qui s'est passé aux Grammy Awards, c'est un peu comme si c'était la validation par l'industrie mainstream de la musique de ces changements démographiques et culturels qui sont en train de se faire.
Donc c'est ce qui est intéressant quand on voit ce genre d'évolution musicale. Elle nous montre le lien entre le social et le musical. Ce genre de prise de position, ça nous permet d'analyser vraiment de manière beaucoup plus profonde ce qui se passe à l'intérieur des États-Unis. Cela va à l’encontre du discours politique de l'administration actuelle qui est en train de diaboliser toute cette population latino-américaine qui devient tranquillement dominante aux États-Unis.
Bad Bunny avait décidé de ne pas jouer sur le sol états-unien ces derniers temps à cause de la crainte d’interventions de la police de l'immigration (ICE) en marge de ces concerts. Donald Trump a affirmé vouloir envoyer l'ICE après le Super Bowl. Comment Bad Bunny envisage-t-il la protection de son public face à ces menaces ?
Ce qui est sûr, c'est que ça risque d'être explosif. L'aspect sécuritaire au Super Bowl n'aura jamais été aussi important que cette année. Ses opposants l'attendent au tournant. Il y a une contre-mi-temps de la Super Bowl organisée par les partisans de Trump, qui va être bien sûr beaucoup moins importante avec Kid Rock et des artistes plus orientés politiquement avec l'administration actuelle. C'est sûr qu'avec les manifestations à Minneapolis, il peut y avoir des débordements, mais ça dépasse ce que Bad Bunny peut faire sur scène. Vu les discours qu'il a faits aux Grammy Awards, on sent vraiment que pour lui, sa priorité est de s'assurer que tout le monde soit en sécurité et qu’il ne faut pas avoir peur.
Crédit photo : Le chanteur puertoricain Bad Bunny lors de la 68e cérémonie des Grammy Awards, le 1er février 2026 à Los Angeles. Getty Images via AFP - MATT WINKELMEYER







