Comment Serge Fiori a décomplexé la musique québécoise

Danick Trottier, professeur en musicologie au Département de musique de l’UQAM est l’auteur de cet article paru dans LA PRESSE le 26 juin 2025.

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Les disparitions du milieu musical qui se multiplient depuis deux ans nous amènent à prendre conscience du rôle majeur que la musique joue dans nos vies, comme une bande-son de notre trajectoire individuelle, mais aussi de notre récit collectif.

C’est d’autant plus important de le souligner que quelque chose d’unique s’est produit avec l’arrivée d’Harmonium en 1973-1974. En mesurer aujourd’hui l’impact me semble essentiel pour bien situer le legs artistique de Fiori. Si d’aucuns s’entendent pour dire que tout artiste porte une vision du monde à travers son art, le leader d’Harmonium s’est nettement distingué de plusieurs musiciens de sa génération par l’intermédiaire d’une posture sans compromis tout autant que d’une prise de risque par rapport aux possibilités qu’offrait la musique populaire des années 1970.

Le parti pris d’un rock conceptuel en français

La nébuleuse rock des années 1960-1970 se veut tout autant révolution culturelle que transformation de la perception du monde, comme en fait foi l’attention unique qui est donnée aux nouvelles formations et icônes des scènes locale et internationale. C’est dans le contexte de cette effervescence musicale, couplée à l’ébullition culturelle que connaît le Québec, que prend forme Harmonium, composé d’abord d’un trio où l’on retrouve Michel Normandeau et Louis Valois aux côtés de Fiori.

Le positionnement stylistique de la formation se campe d’abord dans le folk-rock francophone, mais à cette différence près que le travail des trois musiciens reste ouvert à toutes les influences qui proviennent du rock de l’époque. D’où la forte attraction vers un genre qui essaime au début des années 1970 : le rock progressif. Si des formations comme Octobre et Maneige tendent vers ce genre selon les albums qu’elles font paraître, la popularité qu’elles rencontrent auprès du grand public reste mitigée.

Dans l’évolution que connaît Harmonium de 1973 à 1978, en intégrant autant des instruments comme la flûte et le mellotron qu’en optant pour de longues plages instrumentales, le progressif se popularise en chanson québécoise et connaît ses heures de gloire en français de chez nous.

Ce son à mi-chemin entre folk-rock et progressif explique pourquoi les critiques de l’époque dressent des parallèles avec des groupes anglais comme Genesis et Pink Floyd, influences certes notables dans quelques chansons composées par Fiori. Toutefois et c’est là la richesse de son travail, le son ne cesse de se transformer en intégrant de nouvelles sonorités et de nouveaux musiciens au collectif que devient Harmonium à partir de 1975, par exemple l’arrivée de Serge Locat et Pierre Daigneault, puis de Monique Fauteux.

C’est dans ce jugement-là que se trouve une des postures les plus originales d’Harmonium et que Fiori a dictée dès les débuts de la formation : le parti pris d’un rock en langue française tout autant que le parti pris d’un rock à tendance conceptuelle. Qu’est-ce à dire ? Le droit de rêver à de grands projets en musique à travers un alliage entre son, texte, idée, utopie et vision artistique n’était pas pleinement assumé avant l’arrivée d’Harmonium.

Malgré la révolution musicale apportée par Charlebois avec un son psychédélique en français et la parution de Jaune de Ferland comme premier album concept, il restait l’étape ultime qui consistait à réaliser des albums concepts (donc souder autour d’une idée fédératrice) à part entière, soit en phase avec les aspirations esthétiques, culturelles, sociales et spirituelles de l’époque. Fiori et ses confrères ont eu le courage de franchir cette étape, d’où les titres si évocateurs que mettent en scène leurs trois albums.

La figure du musicien

La portée conceptuelle des trois albums d’Harmonium me pousse à rappeler à quel point l’œuvre de Fiori s’est voulue rassembleuse en puisant dans une des allégories de l’art occidental : l’idée de l’homme-orchestre, conséquemment de l’accomplissement de chacun à travers une expression qui lui est propre selon l’instrument qu’il s’approprie.

Le choix du nom d’Harmonium est, en ce sens, loin d’être innocent, car il évoque autant l’instrument qui porte ce nom et qui était en vogue au XIXsiècle que l’idée de se rassembler pour faire de la musique.

C’est pourquoi la figure du musicien revient sans cesse dans l’univers poétique de Fiori, à savoir comme métaphore de la voix que chacun cherche à faire valoir tout autant que comme métaphore de la communauté lorsqu’il s’agit de la parole et des liens qui nous unissent.

L’exemple par excellence de cette réalité est le slogan qui apparaît sur l’album éponyme de 1974 : « Harmonium des musiciens parmi tant d’autres, une musique pour tous nous autres. » Autrement dit, il y a un héritage musical à assumer tout en affirmant la naissance d’une nouvelle voix, mais ô combien singulière dans ce qu’elle a à dire et à porter comme message. En tenant compte de ce slogan et de l’homme-orchestre qui orne la couverture de l’album de 1974 (gravure attribuée à Nicolas II de Larmessin), on est à même de comprendre l’unicité de la proposition artistique d’Harmonium : une parole à faire valoir dès lors qu’« on a mis quelqu’un au monde », l’écoute devenant à la fois une responsabilité individuelle et un devoir collectif.

Lorsqu’on tient compte du message singulier et universel que porte la formation, il est possible de mettre en perspective l’un des plus grands legs de Serge Fiori comme musicien et compositeur : une musique de chez nous totalement décomplexée. En d’autres mots, une musique qui a vu grand au moment où la société québécoise avait besoin de voir grand !

PHOTO PIERRE CÔTÉ, ARCHIVES LA PRESSE

Spectacle d’Harmonium en 1977

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