Cet article de Danick Trottier, professeur en musicologie, a été publié dans le journal LA PRESSE le 17 mars 2026.
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Découvrir Angine de Poitrine
Comme Angine de Poitrine est devenu un phénomène viral dans les dernières semaines, chacun a désormais sa propre histoire quant à la découverte de sa musique. De mon côté, c’est à peu près à cette période-ci l’an dernier qu’un étudiant a porté le duo à mon attention dans l’un de mes cours. Pour être bien honnête, le foisonnement de propositions musicales est tel en contexte numérique qu’il est bien difficile de prévoir ce qui retiendra l’attention des publics. Bien malin celui qui aurait pu prédire ce buzz à l’international et les discussions qui allaient s’ensuivre dans nos médias, entre autres la semaine dernière dans la foulée de son passage à l’émission Tout le monde en parle.
Or, je dois me pincer ces jours-ci pour être certain que je ne rêve pas face à l’engouement que suscite Angine de Poitrine et aux réactions (positives comme négatives !) qui en découlent dans l’espace médiatique.
Les enjeux abordés par les journalistes et les fans se rapprochent de la matière que j’explore dans mes cours. Il est question, par exemple, du genre musical que l’on doit rattacher au duo qui provient du Saguenay, des liens avec les styles de rock issus du passé, de lutherie avec la guitare/basse à deux manches, etc. Sans insister sur le langage musical qu’emploie le duo dans la continuité de la microtonalité – courant musical consistant, résumé bien simplement, à sortir de la division de notre musique occidentale en demi-tons (la gamme chromatique de 12 notes) pour aller vers une division sonore plus infinitésimale des notes utilisées, par exemple les quarts de ton.
Une certaine matière que je présente dans mes cours peut maintenant prendre appui sur un phénomène musical qui l’exemplifie. C’est dire qu’Angine de Poitrine a tout le potentiel de devenir une source d’inspiration quand j’inviterai mes étudiants à trouver leur propre voie.
Capital esthétique
Quand on forme des musiciens en contexte universitaire, l’un des grands défis qui se posent est de susciter un intérêt au-delà de la pratique instrumentale, laquelle est bien sûr la raison première de leur inscription dans un programme d’interprétation en musique. Le professeur doit souvent rappeler aux étudiants qu’ils sont aussi des auditeurs et qu’en cela les choix musicaux qu’ils font importent tout autant que leur positionnement dans le milieu musical. Le professeur devient donc une sorte de guide face à l’abondance musicale qui nous happe au quotidien et dans laquelle l’étudiant doit nager pour donner un sens à sa pratique musicale.
Dans cette perspective, un concept comme celui de « capital esthétique » devient important pour orienter les étudiants dans la construction de leur identité musicale : quels sont les modèles et références sur lesquels leur pratique s’appuie ? Quelles sont leurs sources de motivation et comment se situent-ils comme héritiers dans le développement de la musique occidentale ?
Dans le cas d’Angine de Poitrine, la mise en valeur d’un capital esthétique est carrément revendiquée dans le discours qui entoure sa promotion et dans les entrevues qu’il donne.
Dans celle toute récente accordée à Nicolas Tittley pour le compte du magazine Paroles & musique de la SOCAN1, je suis frappé de voir à quel point Khn (guitariste) et Klek (batteur) citent avec éloquence des pans du passé musical pour en faire des références caractérisant leur univers sonore : les préoccupations de lutherie avec la guitare microtonale, le mélange de tradition et de modernité, la musique progressive, etc. Autrement dit, le duo met en relief une connaissance de l’histoire musicale pour se situer dans la continuité de celle-ci tout en démontrant qu’une recherche identitaire en musique est porteuse de sens. C’est exactement ce que j’invite mes étudiants à faire !
La quête d’originalité
Cette mise en valeur d’un capital esthétique s’accompagne aussi d’un pari pris par le duo, qui le sert fort bien dans notre époque : le fort désir d’originalité, bref de proclamer le droit à une différence musicale ! Cette revendication souffle comme un vent de fraîcheur sur notre milieu musical et fait la démonstration qu’une musique nichée peut émerger de l’amas de propositions musicales quand elle est bien travaillée et met à profit une conception du musical qui sort des sentiers battus. En plus du fait que le duo reprend à son compte la formule de Daft Punk et des groupes de nu metal basée sur l’anonymat avec des masques et costumes excentriques.
Au-delà de la logorrhée qui a parfois accompagné la réception publique du duo, notamment devant l’incompréhension de son esthétique (décrite avec ironie comme « Mantra-rock dada pythago-cubiste »2), un fait demeure et ne peut être contesté : les deux musiciens se démarquent par leurs prouesses techniques du côté instrumental et par des formules musicales qui sont peu fréquentes en musiques populaires, par exemple le recours à des arrêts et contretemps rythmiques et l’usage de cellules mélodiques hypnotiques.
C’est peut-être là qu’Angine de Poitrine me surprend le plus : le duo fait dans la musique instrumentale et expérimentale, loin des codes qui prévalent en ce moment dans la pop planétaire. J’ignore si le phénomène continuera sur cette belle lancée, mais, assurément, il a touché juste et pourra servir de modèle à son tour, sur les bancs d’université comme ailleurs.







